Un regard clinique

L’appareil photographique est un medium qui, depuis sa création, retranscrit le réel certes, mais surtout la vision du photographe…je ne vous apprends rien.

Cet appareil photographique que je ne maîtrisais pas à 8 ans ne m’a pas empêchée, comme tout un chacun, d’avoir mon propre regard sur le monde et de le contempler, lui et ses ramifications. Et ce regard ainsi que la vie ont forgé ce que je suis dans sa globalité.

Après avoir cherché longtemps quelle était ma vision de la vie au travers de photos et d’expériences autant approuvées que désapprouvées, par moi ou par les autres, et quelle était la transcription possible de ma vision du monde, les radiographies et les scanners me sont apparus comme incontournables.

Ce projet a vu le jour en moi en 2003…mais je n’avais à l’époque pas le matériel nécessaire pour le réaliser.

Les radiographies, qui me passionnaient par leur côté magique, me permettent d’aborder les maladies que l’on ne voit pas à l’oeil nu et qui pourtant témoignent d’une non conformité de l’Autre par rapport à l’Homme « sain » au sens clinique du terme, d’aborder en somme : les “débordements psychiques”.

Longtemps, je me suis demandée si mon regard était conforme aux attentes des autres…mais la vraie question aurait dû être : qu’est ce que mon regard?

Le regard comme une vision commune des nos comportements et de nos ressentis qui nous permet d’adapter nos conduites et nos sentiments à chaque moment de vie? ou une vision propre à chacun que nous devons défendre de tout temps quitte à se marginaliser?

Les interprétations dont les choix et les actes découlent nous sont propres. Nous avons nos moments de joie, nos blessures, nos actes manqués ou regrettés, nos côtés névrotiques, dépressifs, psychotiques…même si, toutefois, pour la plupart des gens, ils sont codifiés et restreints par notre éducation, notre appartenance à un groupe social, à une famille…contenus dans des comportements maîtrisés.

C’est dans ce delta délicat, entre l’acceptable et ce qui ne l’est plus pour la communauté, que résident les maladies psychiques…dans cette vision difforme, décalée voire excessive propre au « malade » que réside le regard clinique.

On y décèle alors un comportement issu d’une vision non conforme d’une personne qui a parfois tout abandonné ou tout remis en question trop longtemps. Un regard qu’il faut réformer, conformer à nouveau, pour moins de souffrance ou de décalage et surtout pour plus d’uniformité entre les Êtres.

Ainsi, sans preuve définitive telle qu’une radiographie, on engage cette personne et son regard dans un carcan qui le traite comme un malade dont il ne peut qu’avoir honte. Honte de ne pas ressentir la même chose, honte de ne pas percevoir la même réalité…honte d’exister selon son propre schéma de pensée. Honte de son existence et de son regard sur le monde.

Il faut bien comprendre que pour certain le passage par ces maladies tabous sont la plupart du temps dégradantes. Un peu comme ces maladies comme le cancer ou le SIDA que l’on cachait autrefois aux proches, et à l’entourage et qui pourtant été visibles à « l’oeil nu » par des spécialistes, mais qui restaient honteuses.

Utiliser cette technique, preuve de la maladie corporelle me permet en définitive d’interpeller la société sur la notion d’être et ses multiplicités ainsi que sur notre perception du réel.

Qui sommes nous donc? Une personne totalement conforme aux attentes de la majorité? une personne malade dont nous avons pitié? une personne qui a, ou qui n’a pas, de raison de s’exprimer dans ses propres termes, dans sa propre définition de l’être, de son monde et de ses perceptions?

En somme, cela revient a interroger sur qui nous voulons être et qui nous sommes vraiment ainsi que dans la compréhension de l’autre et de ses libertés.

Sommes nous ce que nous percevons et ressentons? ou ce qu’il faudrait ressentir et percevoir?

L’emploi de cette technique me permet d’aborder toutes ces questions, d’interroger l’Être et le regard dans un monde que je trouve parfois malade dans beaucoup trop de convenances…